Affûter un taille-haie, soixante dents une par une

L’affûtage d’un taille-haie ne se fait pas comme celui d’une lame. Un taille-haie n’a pas deux lames à affûter. Il en a soixante dents, et chacune est un petit couteau. Je les reprends une par une à la lime. C’est long, c’est répétitif, et je n’ai pas trouvé mieux. Avant de commencer, je regarde laquelle des deux lames tranche vraiment : sur certains modèles, une seule le fait.

Une chose n’est pas négociable. La machine est séparée de son énergie avant que ma lime touche l’acier. Batterie retirée, prise débranchée, fil de bougie déposé. Ce n’est pas une précaution de notice : c’est la première ligne de toute intervention à l’arrêt. L’INRS, l’Institut national de recherche et de sécurité, pose la question en une phrase : « La machine est-elle séparée de ses sources d’énergies ? »

Les deux barres dentées d’un taille-haie en très gros plan, chaque dent triangulaire portant sur sa face extérieure un biseau clair, avec des traces de sève sombre entre les dents
Les dents d’un taille-haie, vues de près. Chacune porte son propre biseau, et chacune se reprend séparément.

Une lame ou deux, la réponse dépend du modèle

C’est le point que les notices expédient, et il change tout le travail. La fiche technique que le ministère de l’Agriculture consacre au taille-haie thermique décrit les deux architectures possibles dans la même phrase : les dents « sectionne[nt] les tiges de végétaux entre deux tranchants de lames à course opposée ou entre les tranchants d’une lame et les parties d’une contre-lame fixe ».

Autrement dit : sur certaines machines, les deux lames coulissent en sens inverse et sont toutes deux tranchantes. Sur d’autres, une seule lame bouge et vient couper contre une pièce fixe qui ne tranche pas, exactement comme la contre-lame d’un sécateur.

Je vérifie en dix secondes. Je regarde le fil de chaque dent en lumière rasante. Un tranchant porte un biseau, une facette inclinée qui accroche la lumière autrement que le plat. Si les deux rangées en ont un, je travaille les deux. Si l’une est plate d’un bout à l’autre, je n’y touche pas.

La rangée qu’il ne faut jamais affûter

Il existe une troisième rangée de dents sur beaucoup de machines, et celle-là ne doit recevoir aucune lime. La même fiche la décrit comme une « plaque de protection fixe à dents non affûtées », dont le rôle est « de limiter les risques de blessures en cas de contact des doigts de l’opérateur avec le dessus et le côté des lames ». Le dispositif « se superpose avec les dents tranchantes du taille-haie et déborde latéralement de celles-ci ».

Elle ressemble aux autres, elle est alignée avec elles, et elle est faite pour être émoussée. Lui donner un fil, c’est retirer la pièce qui empêche un doigt d’atteindre le tranchant. J’ai failli le faire la première fois, par symétrie, parce qu’une rangée non affûtée au milieu d’un outil coupant ressemble à un oubli.

Comment affûter un taille-haie, dent par dent

L’affûtage d’un taille-haie commence machine hors énergie, gants épais, lames dépliées et bien calées. Le nettoyage vient avant tout : la sève de haie sèche en vernis brun, et une lime qui passe dessus s’encrasse en trois dents. Un chiffon, un solvant doux, et la laine d’acier pour ce qui résiste.

Ensuite, une lime plate (une lime à main, à section rectangulaire, taille moyenne) et rien d’autre. Pas de meuleuse. Elle enlève en une seconde ce qu’on ne remet pas. Et surtout elle chauffe : le bleu sur l’acier signe une trempe perdue. Une dent bleuie ne tient plus son fil, quoi qu’on fasse ensuite.

Je pose la lime sur le biseau existant et je la fais suivre. Je ne choisis pas un angle, je retrouve celui du fabricant, généralement entre trente et quarante-cinq degrés. C’est plus ouvert qu’un couteau, et pour une raison : une dent frappe du bois vert vingt à trente fois par seconde. Un fil trop fin s’y replierait dès la première branche.

Trois ou quatre passages par dent, toujours dans le même sens, du talon vers la pointe. Une lime ne coupe qu’en avançant : la ramener en frottant use ses propres dents sans rien enlever. Puis je passe à la suivante, et je recommence quarante fois.

Le même nombre de passages partout, c’est la seule discipline qui compte. Une dent plus travaillée que ses voisines devient plus courte, et une rangée irrégulière mâche au lieu de couper.

Le morfil, et le côté qu’on retourne

Chaque dent limée pousse devant elle une fine lèvre de métal qui bascule de l’autre côté, sur la face intérieure. C’est le morfil, et il faut l’enlever, sinon il se détache aux premières branches en emportant un peu du fil neuf.

Il se retire à plat, une passe de lime ou de pierre couchée sur la face intérieure, sans jamais creuser. Cette face doit rester plane : c’est elle qui glisse contre l’autre lame, et un creux y ouvre un jeu qui laisse passer les tiges fines.

Ce qui ne s’affûte plus

Une dent ébréchée est un cas à part. Rattraper l’éclat oblige à descendre toute la rangée au même niveau, donc à raccourcir quarante dents pour une seule. Sur une machine de jardin, je ne le fais pas. Je vis avec l’encoche : elle laisse un rameau sur deux à cet endroit.

Une lame voilée non plus ne se rattrape pas à la lime. Elle se voit en posant les deux rangées à plat sur une table : si un jour apparaît au milieu, la lame a plié, généralement sur un fil de clôture ou un piquet.

Ce qui use un taille-haie n’est presque jamais la haie. C’est ce qui se cache dedans : le grillage, le vieux fil de tuteur, la pierre du muret. Une seule rencontre casse trois dents, et aucun affûtage ne les rend.

À quel rythme

Je me fie à deux signes, pas à un calendrier. Les feuilles restent accrochées, et le passage laisse des tiges écrasées, blanchies, au lieu de sections nettes. Puis la machine force : le moteur peine dans du bois qu’il passait sans ralentir l’an dernier.

Chez moi ça tombe une fois par an, à la fin de l’été, quand la dernière taille est faite. La machine est nettoyée, affûtée, huilée et rangée dans la foulée. C’est le seul moment où j’ai le temps de faire quarante dents sans regarder l’heure, et c’est aussi le moment où je sais exactement lesquelles ont souffert.

Rudi Fassio, webmaster le jour, affûteur le soir. Petit-fils de Battista Fassio, rémouleur ambulant piémontais installé à Lyon en 1953.