Le morfil, ce que le mot dit du geste

Le mot est vieux et il est exact. Morfil vient de « mort » et de « fil », tranchant mort, et Littré le dit en ces termes. Le nom dit déjà tout. Cette pellicule de métal est encore attachée à la lame, elle a l’air d’un tranchant, et elle est déjà morte.

Une confusion à écarter tout de suite. Le français a deux mots morfil sans aucun rapport. Le second désigne l’ivoire brut, la défense d’éléphant non travaillée, et il vient de l’espagnol marfil, lui-même de l’arabe. Ce sont des homonymes. Ici il ne sera question que du premier.

D’où il vient, et à quel moment

Une lame coupe par son arête, la ligne où ses deux faces se rejoignent. Quand j’affûte, la pierre attaque une face à la fois. Tant que les deux faces ne se sont pas rejointes, il n’y a pas d’arête, et rien ne se passe de visible.

À l’instant où elles se rejoignent, le métal n’a plus où aller. Il bascule de l’autre côté.

Ce basculement, c’est le morfil. Quelques microns d’acier repliés sur la face opposée, tenus par presque rien. Il court sur toute la portion que je viens de travailler, et il suit la pierre : si je retourne la lame, il bascule dans l’autre sens.

Le fil d’une lame en très gros plan, une lèvre de métal claire et irrégulière repliée tout le long de l’arête, au-dessus des rayures d’affûtage
Le morfil au bout du fil, recourbé de l’autre côté. À cette échelle il se voit ; à l’œil nu, jamais.

C’est la seule preuve directe que j’ai atteint l’arête. Sans lui, j’ai poli une face sans jamais rejoindre l’autre. La lame ressort aussi émoussée qu’elle est entrée, avec du métal en moins. C’est pour ça que je le cherche au lieu de le subir.

Comment on le sent

Il ne se voit pas. À l’œil nu, une lame qui porte son morfil ressemble à une lame affûtée, et c’est tout le piège.

Il se sent, et le geste surprend au début. Je passe la pulpe du pouce perpendiculairement au fil, en venant du dos vers le tranchant. Jamais le long de la lame. Dans un sens la transition est nette. Dans l’autre, j’accroche quelque chose de râpeux qui n’était pas là avant.

L’ongle marche aussi, et il est plus fin que le pouce. Je le fais glisser du plat vers l’arête, très légèrement. Sur une lame propre il arrive au bout et s’arrête net. Sur une lame qui porte son morfil, il rencontre un décrochement.

Ce contrôle se fait section par section, du talon vers la pointe. Longtemps je l’ai fait au milieu de la lame et j’en tirais une conclusion pour toute sa longueur. C’était faux. Un morfil sur les deux tiers et rien sur le dernier tiers veut dire que je n’ai pas assez travaillé la pointe, ce qui est l’erreur la plus courante à main levée. Autant le savoir avant de changer de grain.

Pourquoi il faut l’enlever

Une lame qui sort de la pierre avec son morfil coupe remarquablement bien. Elle traverse le papier, elle rase le poil du bras, elle donne l’impression d’un travail réussi.

Cette impression dure environ trois coupes.

Le morfil n’est retenu par rien. Il se détache à la première résistance sérieuse, et il n’emporte pas que lui-même : il arrache un peu de l’arête à laquelle il tenait. La lame se retrouve avec un fil irrégulier, en dents de scie microscopiques, moins bon que si je n’avais rien fait. Le laisser, c’est troquer trois belles coupes contre un tranchant à refaire.

Comment on l’enlève

Le principe tient en une phrase. On le fait basculer d’un côté à l’autre en réduisant à chaque fois ce qui le retient, jusqu’à ce qu’il parte tout seul.

En pratique j’alterne les faces en allégeant. Un passage à droite, un passage à gauche, puis un de chaque à chaque fois. À la fin, ma main ne pèse plus que le poids de la lame.

Le grain compte autant que la pression. Un morfil formé sur un grain moyen ne se chasse pas sur ce même grain : l’abrasif en reforme un nouveau à mesure qu’il enlève l’ancien. Il faut monter en finesse. La progression des grains ne sert pas qu’à polir, elle sert à réduire le morfil jusqu’à ce qu’il n’ait plus de matière. Le déroulé complet est dans la méthode.

La dernière étape se fait sur du cuir. À défaut, le dos d’un vieux carton posé bien à plat fait l’affaire, et c’est ce que j’ai utilisé pendant deux ans. Je tire la lame dos en avant, tranchant vers l’arrière, ce qui redresse ce qui reste au lieu de le replier. Deux ou trois passages par face suffisent. Au-delà, j’arrondis l’arête au lieu de la nettoyer.

Tout ça vaut pour un couteau. Sur des ciseaux de coiffure, le morfil ne se chasse ni au cuir ni sur la pierre : il se retire par l’intérieur de la lame, à plat, et c’est un travail d’affûteur. Sur un sécateur, c’est le même geste, une passe à plat sur la face intérieure.

Quand il ne veut pas partir

Sur certaines lames, le morfil se replie indéfiniment. Je le chasse d’un côté, il réapparaît de l’autre. J’ai déjà passé un quart d’heure là-dessus, à m’acharner, en me disant que le passage suivant serait le bon.

C’est presque toujours l’acier. Un acier tendre se déforme au lieu de rompre, donc son morfil plie sans jamais casser. Les couteaux de cuisine européens courants, autour de 56 sur l’échelle de dureté, y sont particulièrement sujets.

Insister est le mauvais réflexe, et c’est le mien. Chaque passage de plus allonge le morfil au lieu de le retirer. Il faut redescendre d’un grain, refaire une arête franche, puis remonter en allégeant beaucoup plus tôt. Le résultat sera un peu moins fin. Il tiendra.

Le mot avait raison depuis le début. Ce qui pend au bout d’une lame fraîchement affûtée n’est pas encore un tranchant. C’est ce qu’il faut retirer pour en avoir un. Un fil mort.

Rudi Fassio, webmaster le jour, affûteur le soir. Petit-fils de Battista Fassio, rémouleur ambulant piémontais installé à Lyon en 1953.