Le manche en bois, l’huile qu’il faut et celle qu’il refuse

L’huile d’olive pour un manche de couteau est le mauvais choix, et pour une raison chimique : c’est une huile non siccative, elle ne durcit jamais dans le bois et finit par rancir, ce qui donne une odeur et un toucher collant au bout de quelques mois. Pour nourrir un manche en bois, il faut une huile qui polymérise, huile de lin cuite ou huile de tung, ou bien une huile qui ne s’oxyde pas du tout, l’huile minérale alimentaire. On ponce légèrement, on applique au chiffon, on laisse quinze minutes, et on essuie tout ce qui n’a pas pénétré.

La méthode, du ponçage à l’essuyage

Poncer, très légèrement. Un papier à grain 320 ou 400, quelques passages dans le sens des fibres, juste pour ouvrir le bois et retirer le gras des doigts. On dépoussière au chiffon sec.

Appliquer au chiffon non pelucheux, en couche fine, sur toute la surface, y compris sous les mitres et dans la jonction avec la lame si le montage le permet.

Laisser pénétrer un quart d’heure, pas davantage.

Essuyer tout l’excédent, et c’est l’étape qu’on saute. Ce qui reste en surface ne durcit pas correctement : il forme une pellicule collante qui ramasse la poussière. Le bois ne garde que ce qu’il a bu.

Recommencer une ou deux fois, à un jour d’intervalle. Deux couches minces valent mieux qu’une épaisse, toujours.

J’ai poissé un manche de couteau de cuisine pendant deux ans avant de comprendre que le problème n’était pas l’huile mais ma façon de l’appliquer. Je noyais le bois et je laissais sécher sans essuyer.

Pourquoi l’huile d’olive finit par poisser

Toutes les huiles ne sèchent pas, et c’est la seule chose à comprendre pour choisir.

Une huile siccative réagit avec l’oxygène de l’air et durcit en un film solide, à l’intérieur du bois. Une fois durcie, elle ne bouge plus. C’est le cas de l’huile de lin et de l’huile de tung.

Une huile non siccative reste liquide indéfiniment. Elle imprègne, elle fonce le bois, et puis elle vieillit : les acides gras s’altèrent, l’odeur tourne, et la surface devient grasse au toucher. L’huile d’olive, l’huile de tournesol et l’huile de colza sont dans ce cas.

Une huile minérale, c’est-à-dire de la paraffine liquide alimentaire, ne s’oxyde pas du tout. Elle ne durcit pas non plus, mais elle ne rancit jamais. C’est le compromis des planches à découper et des manches qui vont en cuisine.

Le manche d’un couteau est en contact avec la main, et souvent avec la nourriture. C’est ce qui exclut la plupart des produits de menuiserie : on veut quelque chose de neutre une fois sec, et qui ne migre pas.

Les trois choix qui tiennent

L’huile de lin CUITE. Attention au mot. L’huile de lin crue met des semaines à durcir ; la cuite, dite polymérisée, sèche en un jour. Elle fonce nettement le bois et lui donne un aspect chaud. C’est le choix classique du bois d’outil.

L’huile de tung, ou huile d’abrasin. Elle durcit en un film plus résistant à l’eau que le lin, et elle fonce moins. Elle coûte plus cher et sèche plus lentement, deux à trois jours entre les couches.

L’huile minérale alimentaire. La plus simple, la moins durable : elle ne forme pas de film, donc elle part au lavage et se réapplique souvent. Pour un manche de couteau de cuisine qu’on lave à la main tous les jours, c’est pourtant la plus honnête.

Beaucoup de fabricants restent d’ailleurs volontairement vagues sur le produit. Opinel, dans ses conseils d’entretien du manche, s’en tient au geste : « Utilisez un chiffon sec pour appliquer de l’huile pour nourrir le bois. Laissez sécher quelques heures puis vous pouvez de nouveau utiliser votre couteau ! » La marque insiste surtout, avant ça, sur le séchage complet à l’air du manche.

Comment savoir qu’il faut recommencer

Ça dépend de la densité, et ça se voit à l’œil.

Un bois tendre et poreux, hêtre, noyer, frêne, boit beaucoup et demande une reprise deux à trois fois par an s’il sert souvent.

Un bois dense et déjà gras, ébène, olivier, cocobolo, palissandre, absorbe très peu. Une fois par an suffit, parfois moins.

Le signal fiable n’est pas le calendrier : c’est l’eau qui cesse de perler. Une goutte posée sur un manche entretenu reste en boule quelques secondes. Si elle s’étale et fonce le bois immédiatement, il est temps.

Un couteau à manche de bois posé sur une ardoise sombre, un petit flacon de verre ambré sans étiquette derrière lui, un carré de papier abrasif et un chiffon de coton clair étalé complètement à plat à côté
Le chiffon est étalé à plat, et ce n’est pas un détail de mise en scène.

Comment jeter le chiffon sans mettre le feu

C’est le point que ce genre d’article passe presque toujours, et c’est le seul qui puisse coûter cher.

Un chiffon imbibé d’huile siccative, roulé en boule et laissé dans un coin, peut prendre feu sans aucune flamme ni étincelle. Le Centre d’information pour la prévention des incendies décrit le mécanisme : « Les huiles végétales insaturées se cristallisent lentement au contact de l’air et se durcissent. Cette réaction chimique, provoquant la fixation de l’oxygène, génère de la chaleur. »

Sur une surface plane cette chaleur se dissipe. Dans un textile roulé, elle s’accumule : « Si ces chiffons sont entassés dans un seau, la chaleur peut s’accumuler », poursuit la même fiche, jusqu’au feu couvant puis à la flamme.

La parade tient en deux gestes. On étale le chiffon à plat, dehors ou sur un support incombustible, jusqu’à ce qu’il soit sec et raide. Ou on le trempe dans un seau d’eau avant de le jeter. Le CIPI ajoute la bonne nouvelle : « Une fois que l’huile a durci, il n’y a plus aucun risque. »

Trois chiffons pour un manche de couteau, ça paraît disproportionné. Ça ne l’est plus quand on huile six manches d’un coup un dimanche d’hiver, ce que je fais chaque année, et que tout finit dans la même poubelle du garage.

Le manche entretenu, il reste la lame, et les deux ne demandent ni le même rythme ni le même geste. Un manche se nourrit deux fois par an. Un fil se reprend quand il ne mord plus, ce que le morfil dit mieux qu’un calendrier.

Rudi Fassio, webmaster le jour, affûteur le soir. Petit-fils de Battista Fassio, rémouleur ambulant piémontais installé à Lyon en 1953.