Battre une faux, du métal étiré plutôt qu’enlevé

Battre une faux, c’est marteler le bord de sa lame sur une petite enclume pour étirer le métal et l’amincir, au lieu de l’user sur une pierre. On avance la lame millimètre par millimètre sous un marteau qui retombe toujours au même point, en restant à trois ou quatre millimètres du fil, et on refait toute la longueur. Une lame battue est ensuite prête pour des heures de fauche, avec un simple passage de pierre humide toutes les cinq à dix minutes. C’est un geste d’étirement, jamais d’enlèvement.

Battre, ce n’est pas aiguiser

Les deux mots servent souvent l’un pour l’autre, et ils désignent deux opérations qui n’ont rien à voir.

Aiguiser, sur une faux, veut dire passer une pierre humide le long du fil pendant le fauchage. On retire un peu de métal, on redresse le fil qui s’est couché, et ça dure quelques minutes.

Battre, c’est marteler. Le métal ne part pas, il s’écoule : sous les coups, le bord de la lame s’aplatit et gagne en largeur ce qu’il perd en épaisseur. On refabrique un fil mince à partir de la matière qui était déjà là.

Le musée des outils et des métiers de Grimbergen, qui inventorie l’outillage rural ancien, décrit l’ensemble en une phrase : « Le marteau à battre les faux compose avec l’enclumette de faucheur l’outillage servant à aiguiser la lame de la faux ou de la sape en la martelant pour qu’elle s’effile. » S’effiler, c’est le mot juste, et il dit bien que la lame s’étire.

Une enclumette d’acier plantée dans le bois de bout d’une bûche, un marteau à panne bombée et polie posé à côté d’elle, et une lame de faux longue et presque droite couchée en travers de la bûche, son fil accrochant la lumière
L’enclumette reçoit la lame, le marteau tombe toujours au même point : c’est la lame qui avance sous lui.

Pourquoi on étire au lieu d’enlever

Une lame de faux n’a presque pas de matière. Là où un couteau de cuisine fait deux à trois millimètres au dos, une lame de faux autrichienne en fait moins d’un sur la plus grande partie de sa surface, et quelques dixièmes près du fil. Il n’y a tout simplement pas de quoi user pendant vingt ans.

La Frontière, qui distribue des faux et le matériel de battage, résume la conséquence : « la faux a la particularité d’être aiguisée en battant le fil de la lame à l’aide d’un marteau et d’une enclumette ». La même page rappelle que ce battage « permet de ne quasiment pas perdre de matière », et c’est bien pour ça qu’il existe.

Le martelage a un second effet, qu’on ne cherche pas mais dont on profite : un acier travaillé à froid durcit. Le bord battu est donc un peu plus dur que le reste de la lame, ce qui l’aide à tenir. C’est aussi ce qui explique qu’une lame battue trop souvent au même endroit finisse par se fendiller : le métal écroui n’est pas indéfiniment malléable.

Il existe un troisième mot pour tout ça, plus ancien et presque disparu : enchapler. On le rencontre encore dans les régions de fauche, à côté de battre et de marteler.

L’enclumette, le marteau, la pierre

L’enclumette. Une pièce d’acier trempé, dont la table fait quelques millimètres de large, que l’on plante par sa pointe dans une bûche, une souche ou le sol tassé. C’est elle qui reçoit la lame, et sa largeur détermine celle de la bande qu’on travaille. Pour préparer ce support ou du petit bois, il faut choisir une hache pour le bois adaptée plutôt qu’un outil de fendage trop lourd.

Le marteau. Léger, quatre à six cents grammes, à manche court, et surtout à panne légèrement bombée et polie. Une panne plate marque la lame, une panne rugueuse y laisse la trace de chaque coup. Le musée de Grimbergen le distingue explicitement du marteau à avoyer, plus léger et à long manche, qu’on emploie sur les scies.

La pierre. Naturelle ou synthétique, en forme de bateau, transportée mouillée dans un étui de ceinture rempli d’eau. Elle ne sert pas au battage, elle sert entre deux battages.

Il existe aussi des enclumettes à percussion, avec une cloche ou un chapeau que l’on frappe au marteau ordinaire et qui garantit la profondeur du coup. C’est moins précis qu’une enclumette libre, et infiniment plus indulgent : c’est par là qu’on commence.

Comment battre une faux, coup après coup

On s’assied, l’enclumette entre les jambes, la lame posée dessus, dos vers soi, le fil dépassant à peine de la table de l’enclumette.

Le marteau tombe de bas, presque sans élan, sur une hauteur de dix à quinze centimètres. Il frappe à trois ou quatre millimètres du fil, jamais sur le fil lui-même, et jamais plus haut sur la lame. C’est cette bande étroite, et elle seule, qui doit s’étirer.

Le point de frappe ne bouge pas. Le musée de Grimbergen le formule ainsi : « le faucheur frappe sur la lame, toujours dans le sens du tranchant, en veillant à ce que le marteau tombe parallèlement à la lame et au tranchant ». Le marteau reste immobile, la lame glisse d’un ou deux millimètres entre chaque coup, et on parcourt ainsi toute la longueur, du talon vers la pointe.

On repasse deux ou trois fois sur la longueur, sans jamais chercher à tout obtenir au premier passage. Le résultat se contrôle à contre-jour : le bord battu apparaît comme une bande claire, régulière, de la même largeur du début à la fin. Une pierre fine passe ensuite pour enlever le fil retourné que le martelage a laissé, exactement comme le morfil d’un couteau qu’on vient d’affûter.

Les trois façons d’abîmer une lame en la battant

Frapper trop fort. Un coup violent ne fait pas le travail de trois coups légers, il enfonce localement la lame et amorce des micro-fissures dans un acier déjà écroui. Le bruit renseigne bien : un claquement sec est un coup trop fort, un choc mat est le bon.

Frapper trop haut. Au-delà de quatre ou cinq millimètres du fil, on étire une zone qui n’a pas à s’étirer, et le métal en excès n’a nulle part où aller. Il gondole. La lame prend des vagues qu’aucun outil de jardinier ne redresse.

Sauter des passages. Une lame battue en pointillé alterne des zones fines et des zones épaisses, et la pierre les rattrapera à des vitesses différentes. Au bout de deux saisons le fil dessine des festons.

Une lame ondulée n’est pas perdue pour autant, mais elle ne se répare pas à la maison : il faut la reprendre au marteau sur toute sa surface, et c’est un travail de forgeron.

La pierre pendant le fauchage

Un battage tient plusieurs heures de fauche, une journée dans de l’herbe tendre, beaucoup moins dans un pré sec, caillouteux ou plein de ronces. Entre-temps, c’est la pierre qui travaille, et elle passe bien plus souvent qu’on ne l’imagine : toutes les cinq à dix minutes.

Ce rythme n’est pas une manie de perfectionniste. Une faux qui coupe demande peu de bras ; une faux émoussée se pousse, et c’est le dos du faucheur qui paie. Reprendre le fil vingt secondes toutes les dix minutes coûte moins cher que de forcer pendant une heure.

Savoir qu’il est temps de rebattre

Trois signes, et le premier est le plus fiable : la pierre ne rend plus le fil. Tant qu’un passage de vingt secondes ramène une coupe franche, la lame est encore fine. Le jour où il faut insister, appuyer, repasser trois fois pour retrouver quelque chose de moyen, le bord est devenu trop épais et la pierre travaille contre une pente qui n’est plus la bonne.

Le deuxième se regarde à contre-jour : la bande claire du battage précédent s’est réduite, ou elle a disparu par endroits. Le troisième se sent dans l’herbe, quand la faux se met à coucher les tiges avant de les couper, en particulier les plus fines.

En pratique, une lame qui sert régulièrement se bat au début de la saison, puis toutes les huit à dix heures de fauche. Une lame qui a rencontré une pierre ou un piquet se rebat le jour même, parce qu’un éclat laissé en place s’agrandit à chaque coup de faux suivant.

La pierre se passe des deux côtés, à plat, du talon vers la pointe, en gestes longs, et toujours mouillée. Elle sort de son étui, elle y retourne : une pierre sèche polit sans mordre.

Ce que ce geste a de particulier

C’est le seul entretien de coupe, dans tout ce que j’ai sur l’établi, où l’on ajoute de la longueur de fil au lieu d’en retirer. Un couteau, un sécateur, une paire de ciseaux : à chaque passage sur la pierre ils rapetissent, très peu, mais définitivement. Une faux battue rend au bord ce que la fauche lui a pris.

C’est aussi pour ça qu’une lame de faux autrichienne dure des décennies quand on la bat, et quelques saisons quand on la traite à la meuleuse. La meuleuse enlève, et elle chauffe : sur une pièce aussi mince, le bleu arrive en une seconde et emporte la trempe avec lui.

Nono ne fabriquait pas de faux, il en remettait en état. Il gardait une enclumette dans la charrette, entre les pierres et les meules, et disait que c’était le seul outil de sa tournée qui ne s’usait pas. Je n’ai jamais fauché plus d’un talus dans ma vie, et je bats la lame de mon voisin tous les printemps depuis quatre ans : le geste s’apprend en une heure et ne se perd plus. Le reste de la méthode vaut pour tout ce qui coupe, sauf ce point-là.

Rudi Fassio, webmaster le jour, affûteur le soir. Petit-fils de Battista Fassio, rémouleur ambulant piémontais installé à Lyon en 1953.