Aiguiser un couteau à pain, creux par creux et sans pierre

Pour aiguiser un couteau à pain, on travaille creux par creux, sur la face biseautée uniquement, avec une tige conique qu’on fait tourner dans chaque gorge. La méthode tient en trois gestes : trouver l’angle du biseau, compter trois ou quatre passes par creux toujours dans le même sens, puis retirer le morfil d’un seul passage à plat sur l’autre face. Mais avant de commencer, la vraie question est de savoir si la lame le mérite : une denture s’use beaucoup moins vite qu’un fil droit, et la plupart des couteaux à pain qu’on m’apporte coupent mal pour une autre raison.

Une scie, pas un couteau

Un couteau droit coupe par pression : le fil écarte la matière sur toute sa longueur en même temps. Une lame dentelée fait l’inverse. Elle attaque par des points, les pointes des dents, qui percent la croûte, puis les creux entre ces points scient la mie pendant que la lame avance. C’est le principe d’une scie à bois, appliqué à un pain.

Cette différence a une conséquence directe sur l’affûtage. Les pointes ne coupent presque pas, elles ouvrent le passage. Ce qui coupe, ce sont les creux, et ce sont donc eux qu’il faut aiguiser. Une lame dentelée qui ne coupe plus a des creux arrondis, pas des pointes émoussées : aiguiser les pointes ne servirait à rien.

C’est aussi ce qui explique la longévité de ces lames. Les pointes dépassent, elles encaissent les chocs contre la planche et le fond du grille-pain, et elles protègent les creux qui, eux, ne touchent presque jamais rien de dur. Un couteau droit perd son fil en quelques semaines d’usage ; un couteau à pain tient des années.

Première étape, repérer la face qu’on ne touche pas

Regardez la lame de profil, en la tenant à la lumière. Une face porte un biseau visible sur toute la longueur de la denture, l’autre est parfaitement plate. Ce n’est pas un défaut de fabrication : c’est un affûtage à un seul biseau, comme un ciseau à bois, et c’est ce qui donne à ce type de lame sa coupe nette dans une croûte dure.

Tout le travail se fait donc sur la face biseautée. Si on entame la face plate, on déplace le tranchant, on arrondit l’arête qui fait la coupe, et la lame perd exactement ce qu’on essayait de lui rendre. C’est l’erreur la plus fréquente, et elle ne se rattrape pas facilement.

Une exception : quelques lames japonaises alternent le biseau, une dent d’un côté, la suivante de l’autre. Ça se voit de face, et chaque creux se travaille alors du côté où il est biseauté.

La méthode, creux par creux et dans un seul sens

L’outil est une tige conique, en céramique ou diamantée, dont le diamètre varie sur la longueur. On la présente dans un creux, on la fait glisser jusqu’à ce qu’elle remplisse la gorge sans forcer, et c’est ce point de contact qui donne le bon diamètre. Une pierre plate ne peut pas entrer dans un creux : elle ne travaillerait que les pointes, c’est-à-dire tout le contraire.

La technique tient en trois points. On respecte l’angle du biseau existant, qu’on retrouve en posant la tige à plat sur la face et en la relevant jusqu’à sentir le contact franc. On pousse toujours dans le même sens, du dos vers le tranchant, jamais en va-et-vient. Et on compte les passes, trois ou quatre par creux, pour que la denture reste régulière : une lame affûtée à l’humeur devient une lame aux dents inégales, qui accroche.

Le morfil se forme sur la face plate, comme toujours. Il se retire à la fin, en un seul passage de la tige à plat contre cette face, sans appuyer. Sur ce qu’est le morfil et pourquoi il faut l’enlever, j’ai écrit un article entier : le morfil.

Avant de commencer, la question qui fait gagner une heure

La plupart des couteaux à pain qu’on m’apporte n’ont pas besoin qu’on les aiguise. Ils coupent mal pour trois raisons plus banales, et qui se règlent en une minute.

La lame est encrassée. Le gras du beurre et les miettes cuites forment un film sur la denture qui empêche les creux de mordre. Un lavage à l’eau chaude avec une brosse à vaisselle, en suivant le sens des dents, suffit souvent à rendre la coupe.

Le geste est mauvais. Un couteau à pain travaille en avançant, pas en appuyant. Si on écrase la miche pour la traverser, aucune lame ne fera l’affaire. La main gauche tient le pain sans le comprimer, la droite tire et pousse sur toute la longueur de la lame.

Ou la lame est simplement finie. Sur une denture, l’usure ne se rattrape pas indéfiniment : chaque affûtage creuse un peu plus les gorges, et au bout de plusieurs passages les dents deviennent des vagues molles. Une lame arrivée là se remplace. C’est le cas des couteaux à pain vendus quelques euros, dont la denture est estampée et non meulée.

Je le dis franchement aux gens qui m’en apportent un : aiguiser un couteau à pain d’entrée de gamme demande de faire trente creux, et le temps passé vaut plus cher que la lame. Sur un bon couteau, dont la denture est régulière et l’acier honnête, ça se justifie une ou deux fois dans sa vie.

Rudi Fassio, webmaster le jour, affûteur le soir. Petit-fils de Battista Fassio, rémouleur ambulant piémontais installé à Lyon en 1953.